Le Levoit, la lièvre et la tortue 

Elle a le Levoit 300 et plusieurs 3M Aura, moi, j’ai déjà mis mon spray, j’ai deux Munchkins, mon Aranet4 et mon chronomètre.  

une tortue et un lièvre sur la ligne de départ. Le lapin a un purificateur d'air sur son dos, attaché

La secrétaire ouvre la grande porte, on traverse le couloir jusqu’à son bureau. Mon rythme cardiaque monte sur ma Garmin. On se regarde, en respirant profondément pour signifier qu’on est prêtes. Ma mère prépare un 3M Aura pour le lui offrir et je frappe à la porte. 

 

Masquée, l’orthophoniste ouvre avec le 3M Aura que ma mère lui a donné la semaine dernière. Ses yeux plissés et son sourire derrière ce beau FFP2 nous soulagent. On entre dans son bureau, ma mère pose son gros sac par terre, déballe rapidement le Levoit et l’installe le plus près possible de ma chaise. Elle branche la rallonge électrique à toute vitesse et l’allume au max. J’active le chronomètre. On a calculé exactement 5 minutes pour faire un changement d’air et nettoyer ce mini bureau de 2m de largeur sur 5m de longueur et 2.5m de hauteur avec le Levoit avant d’enlever mon masque. Pour ce petit espace, nous avons le nécessaire pour faire l’équivalent de 12 ACH, théoriquement. 

 

J’avance doucement pour gagner du temps. Je m’assois lentement, je sors mon Aranet et les deux Munchkins, et les place sur le bureau. En un éclair, ma mère les allume immédiatement. L’orthophoniste s’installe devant l’ordinateur, ouvre mon dossier et me demande comment s’est passée ma semaine. Je réponds d’une manière très détaillée à ses questions. Elle veut aussi savoir si j’ai fait des exercices chez moi et si j’ai réussi à les intégrer à ma routine quotidienne. Je lui raconte plusieurs anecdotes de ma semaine, les moments où je les ai faits, les doutes que j’ai, les produits que j’utilise… Ma mère lui pose des questions pour la distraire et le Levoit souffle comme une tornade. Elle a vécu en Espagne, elle a fait un master en neuro-logopédie, ça fait à peine quelques années qu’elle bosse ici en ambulatoire. On est à 2 minutes 15 secondes et mon capteur affiche 700 PPM. J’ai vu pire dans cet hôpital, ça veut probablement dire que le système de ventilation fonctionne aujourd’hui. J’espère. 

 

J’enlève mon haut, bouton par bouton, que j’ai mis exprès pour grappiller quelques secondes. Je le plie soigneusement, le mets sur son bureau et jette un œil à ma montre au passage : 3 minutes. Elle finit d’écrire à l’ordinateur, se lève brusquement et se dirige vers moi. Je respire, j’essaye de rester impassible, il ne faut pas me laisser imposer son rythme. Telle une tortue à la fin de sa journée, je retire délicatement les boucles d’oreilles que j’ai mises aussi exprès pour gagner quelques secondes de plus. Je les place sur mon haut et on est à peine à 3 minutes et demie. Le temps passe lentement. Il est plus lent que moi. 

 

Elle a l’air pressée et me regarde… Je tourne ma chaise calmement vers le miroir et elle se place derrière moi. Ma mère me rappelle d’utiliser mes Munchkins et les place aussitôt sur mes jambes. L’orthophoniste soupire, un peu agacée. Ma mère essaie de détendre l’ambiance en la faisant parler : « pendant le Covid » elle travaillait en unité des soins intensifs, portait des combinaisons de la tête aux pieds, avec des FFP2 et des visières, se douchait avant de rentrer chez elle et a vu « plein plein de gens mourir ». C’était très éprouvant et elle est contente que ça soit « fini ». Elle bouge ses doigts avec impatience et mon Aranet indique 750 PPM. Je vois 4 minutes sur mon chronomètre et je dois enlever mon masque. C’est pas assez, c’est pas assez. Pourquoi suis-je venue ? Est-ce que ça en vaut la peine ? 

 

L’orthophoniste prend la boîte de gants et pointe du doigt mes cheveux. Ah oui, c’est vrai, je devais les attacher. Je n’ai pas mon chouchou à mes poignets, ni dans mes poches. Je me lève tranquillement pour le chercher dans le sac de ma mère et on se regarde avec un air triomphant, on va y arriver, on va atteindre plus de 5 minutes avec le Levoit et les Munchkins allumés avant de me démasquer. C’est une petite victoire. Notre petite victoire pandémique. 

 

Le sourire aux coins des lèvres, je retourne sur ma chaise et commence à attacher mes cheveux, que je laisse glisser comme si c’était une erreur, puis je les attache à nouveau. Elle met des gants et pose ses mains sur mon dos. Les rafales d’air propre du purif caressent ma peau. Dans le reflet, ma mère lève les sourcils victorieuse et j’acquiesce, on le sait, ensemble, “nous vaincrons”. 

 

Ma Garmin est à 5 minutes et 45 secondes, YES, ça fait plus de 1 changement d’air. L’orthophoniste me demande si je suis prête. J’inspire une dernière fois dans mon masque et, à 780 PPM, je l’enlève en gardant un Munchkin près de mon nez, l’orthophoniste se rapproche encore plus de moi, introduit ses doigts dans ma bouche et commence à me masser. 

 

Autrice : Masquée chronique